Reynès en Vallespir
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L'ancien muletier de nos montagnes
Reynès d'Antan



La fin de la tonnellerie dans notre région et l'indépendance de l'Algérie en 1962, qui a arrêté l'exportation du commerce de la douelle vers l'Afrique du Nord, a jeté le désarroi dans les montagnes du Vallespir. En partie abandonnés à leur sort les grands massifs de châtaigniers vieillissent mal, certains arbres qui ont déjà dépassé largement l'âge de la coupe, dépérissent et engendrent des maladies qui contaminent la souche. Mais de nos forêts a surtout disparu tout un monde pittoresque de travailleurs sylvestres. Il y a longtemps déjà que ne résonnent plus dans les montagnes de Reynès le son des sonnailles et le tintement cristallin des grelots des mulets. Ces rudes mulets qui transportaient d'un pas sûr des charges de rondins ou des sacs de charbon de bois.

Parmi ces travailleurs de la forêt, il y en avait un qui était un seigneur parmi les autres, c'était celui qui avait l'office de muletier. En Catalan : le Traginer, par sa profession, c'était toujours une figure. Il vivait à longueur d'année avec ses mulets qu'il soignait avec amour. Ils étaient pour lui son précieux outil de travail; De ses bêtes il connaissait tout, leurs avantages, ainsi que leurs inconvénients. N'oublions pas que le mulet a acquis par son croisement l'intelligence de sa mère la jument, et la témérité de son père l'âne. Il a le pied solide et sûr, ce qui lui permet de circuler dans les sentiers très accidentés.
Reynès fa temps - Le Traginer avec sa mule
Comme m'avait dit le Muletier : "j'ai deux couples de mulets, trois sont vaillants, le troisième qui a une intelligence supérieure aux autres est un tire au flanc, je dois parfois le faire activer, lui caresser les reins avec la chouriaque". La chouriaque est un fouet à manche court que le muletier portait parfois suspendu autour de son cou. Le mulet lui, ne portait pas de collier, seulement une muserolle "le bridell" où était suspendue une cloche "le picarol" qui permettait à son maître de le situer lorsqu'il faisait une fugue dans les sous-bois. Dès les premières chaleurs du printemps, le mulet était affublé du poitrail "la pitralade" qui n'était autre qu'une large courroie en cuir où étaient suspendus une dizaine de grelots "cascabells". Ce n'était pas un besoin d'esthétique ou pour la pureté de leur timbre, mais seulement pour faire fuir les mouches et les moustiques qui sont réfractaires aux ultrasons émis par les grelots. Le travail du muletier était rude et s'échelonnait du lever du soleil au crépuscule, parcourant chaque jour à pied un grand nombre de kilomètres, jamais en selle, pour économiser la fatigue de ses bêtes. Son principal labeur c'était surtout le chargement des rondins sur le bât, une besogne qui demandait un savoir pour attacher le tout par une corde qui elle, était torsadée par une "palmadeille" qui n'était autre qu'un bâton pointu permettant par une action de garrot d'enserrer le bois à transporter.

Le Traginer avait toujours dans le pli de sa flanelle un couteau Catalan à longue lame bien aiguisée, qui ne lui servait pas d'arme de défense, mais seulement pour sectionner immédiatement la sous-ventrière qui retenait le bât, si le mulet venait à se renverser avec son chargement, évitant ainsi le danger que la bête ne périsse par étouffement.
Il était toujours intéressant de converser avec un Traginer, la forêt étant son domaine, il savait tout d'elle. Les Traginers de ma jeunesse ont tous disparus, emportant avec eux les secrets, les souvenirs, les anecdotes issues de nos belles forêts reynésiennes accompagnées des sonnailles de leurs mulets.

René BORRAT






 
CNIL n° 748970 V2